Tableau d'épicurien


Ajouté par Oriana demens



L'épicurien joueur

Ce personnage, d'une inaltérable gaieté, se trouve ici assis à la table d'un notable raffiné et charmé de cette gaieté et de la faconde dudit personnage. La pièce est une salle à manger située à l'étage (assez haut), pourvue d'une porte vers l'intérieur du bâtiment ainsi que de vastes portes-fenêtres donnant sur un balcon. Celui-ci surplombe un escalier de pierre descendant dans un jardin qui s'étend en contrebas.

« Oui, Monsieur, je me proclame épicurien, si non rigoureusement de doctrine, du moins de caractère, ou mieux, de cœur. Ne vous étonnez point si cela peut vous paraître un brin déviant vis-à-vis de la grande philosophie, il ne s'agit que d'une humble interprétation toute personnelle de votre serviteur: je ne prétends assurément pas avoir la seule véritable interprétation! Cependant, je vous pourrais tout-à-l'heure exposer cela, si je n'avais quelque crainte de me montrer inopportunément ennuyeux!... Non, dites-vous? Vous êtes bien aimable, Monsieur! Mais êtes-vous bien certain de vouloir...? Oui? Eh bien, sans balancer ou avoir l'outrecuidance de me faire prier plus avant, voici — oh, ce ne sont que de menues réflexions, et une personne si avisée que vous, Monsieur, pourra sans doute les trouver un peu terne, mais enfin, allons-y sans tant languir! Vous dirais-je, Monsieur! Voici: il me semble, comme la tradition des Antiques le rapporte, que si les dieux existent, ils n'ont cure des malheureux mortels — ne vous récriez point, je vous en prie, vous m'allez entendre bientôt. Si je devais définir quelque entité pour divine, ce ne pourrait être selon moi que la Fortune. La grande Fortune, la Fortune aveugle, cette éternelle divagante — c'est bien la seule de tous les panthéons qui ait su trouver quelque grâce à mes yeux!... Et de là mon curieux épicurisme, demandez-vous? Mais parfaitement, Monsieur! Puisque en effet l'orbe des terres est régi de cette main incertaine, qui rétribue selon les principes les plus apparemment abscons toutes les actions humaines, il convient à mon avis de s'y plier et de s'y conformer le plus entièrement du monde! Je tâche moi-même à faire corps avec la Fortune, j'obéis absolument à la fortune, je suis la Fortune! Voilà très exactement ce qui peut le mieux me définir, Monsieur: je suis la Fortune. Oui, vous y êtes, c'est bien pourquoi je prends tant de plaisir à ces raffinements inanes que vous me daignez dispenser avec tant de munificence! Mais aussi bien, Monsieur, à qui vous seraient-ils dus, ces biens, tous ces biens que vous avez-là, à qui d'autre que la Fortune? N'est-ce point elle qui vous a pourvu de la sorte? ...Oui, me direz-vous, le mérite, le travail? A la bonne heure, Monsieur, je n'en attendais pas moins de vous! Mais le mérite, le travail, n'ont-ils point besoin de quelque bonne occasion pour se révéler, et réclamer par la suite leur juste rétribution? Combien de héros — ne cherchons que dans les légendes, voulez-vous ? — ont bénéficié de la faveur de Dame Fortune, qui fussent restés obscurs si celle-ci ne la leur eût prodiguée? Vous m'accordez volontiers ce point, je gage! Eh bien, en ce cas, n'avoueriez-vous point avoir été couronné jusqu'à présent par cette même Fortune? Vous me l'accordez donc? Mille grâces, Monsieur! Ainsi, souffririez-vous que je poursuivisse? Fort bien, Monsieur! Ces plaisirs légers et fugitifs que j'évoquais tantôt, dites-moi, ne convenez-vous point qu'ils ne tiennent ce prix que nous avons coutume de leur prêter et cette saveur que de leur fugacité même? Il me semble, à moi, que mon palais ne goûte vraiment ce vin de Thassos - oui, je le confesse, je suis ravi par la finesse de votre table — que dans une urgence qui se teinte du désespoir lucide de la fin toute prochaine de la sensation... Oui, Monsieur, une sorte de désespoir, mais que j'ai eu tout loisir d'éduquer à se défaire à ma guise — je vous disais, Monsieur, que je suis la Fortune. Tout n'est qu'atomes assemblés au hasard, par cette pure fantaisie qui me fascine, vous l'aurez compris, plus que tout au monde: que sont donc ces sensations, et qui me dit qu'elle ne vont s'évanouir bientôt, et moi avec? Oui, Monsieur, vous devinez à merveille, c'est à être tout en légèreté que je travaille: figurez-vous une plume à duvet tremblant, voilà bien ce en quoi l'on me métamorphoserait de mon plein gré! Pouvoir être sensible au moindre frisson d'atmosphère, glisser dans des tourbillons sans bruit et sans a-coup, flotter, enfin, flotter et appartenir aux souffles aléatoires et s'y dissoudre! Ah, certes, Monsieur, ce n'est pas moi qui irai jamais au rebours de la Fortune! Non, je suis la Fortune, vous dis-je! Je suis la Fortune!... Mais certainement, Monsieur, c'est une véritable fascination! Et que vous dire, Monsieur, dans l'ordre de mes plaisirs, vous comprendrez aisément que les jeux que l'on dit « de hasard » sont ceux qui me ravissent au plus haut point! Jugez, Monsieur, qu'ils sont l'incarnation, l'avatar, je ne sais, la manifestation la plus visible de ma chère Fortune! En effet, dans ces jeux, l'on voit comme toute l'existence humaine accélérée, condensée en quelques heures ou bien en quelques minutes! Minutes, que dis-je, Monsieur, mais ce ne sont que des secondes! Secondes si denses où le dé roule, vacille et s'arrête, où les cartes prennent leur envol et puis s'abattent soudain, où tous les masques tombent, où ce travail et ce mérite que vous vouliez m'opposer ne sont plus rien, Monsieur, plus rien! La fortune toute nue, Monsieur! Vous savez ce que l'on voit au jeu, ces hommes qui deviennent riches, tout soudain, trop vite même pour concevoir leur fortune, et la reperdent quasi au même instant; où des hommes jouent leurs biens et d'autres jusqu'à leur honneur, et d'autres jusques à leur vie! Folie, me dites-vous? Mais Monsieur, c'est le plus grand des plaisirs, vous ai-je dit! Jouer, Monsieur, jouer son existence sur un coup de dé! Quoi de plus beau? Eh, Monsieur, c'est cela, la Fortune! Elle peut accomplir ses desseins plus ou moins vite, desseins que vous pouvez dire tortueux, à votre guise! Certains mettront une seconde à gagner ce que d'autres peinent leur vie durant à acquérir: ils ne vont que plus vite, mais cela revient au même! Votre propre fortune, Monsieur, n'est-elle point de même valeur que celle qu'un autre gagnerait à un jeu de hasard, ou qu'il y perdrait? ...Et non, Monsieur, l'on ne peut dire que ce soit juste ou injuste. Car tout homme est soumis à la Fortune, moi le premier, et je l'admets du meilleur gré, comme vous le pouvez voir! Vous aussi, Monsieur, vous ne pouvez vous défendre d'y être soumis ! — Oui, Monsieur, l'on pourrait dire que c'est parce que tout homme peut jouer aux dés. C'est une bonne manière de voir, cela, n'est-ce pas?... Tenez, Monsieur, puisqu'il ne convient pas que nous restions tant abstraits et sérieux, jouons, voulez-vous?... Oh, non, rien qu'en manière de badinerie — nous ne sommes point ici, vous ai-je dit, pour risquer de nous montrer d'ennuyeuses gens! Non, d'ailleurs, point ne sera besoin de dès ou de cartes, allons au plus simple: nous parlons de fortune, jouons avec ce qui en fait le symbole! Me feriez-vous la grâce de me prêter un louis d'or, que je vous rendrai aussitôt ! Et l'enjeu, dites-vous? Oh, Monsieur, je vous en prie, jouons en toute gratuité!... Quoi, vous y tenez? Mais que jouer alors? Ah, je sais, Monsieur, si nous jouions votre Fortune? Non, certes, pas votre fortune d'argent, pas votre bien — qu'en ferais-je d'ailleurs, Monsieur? Il me plait bien plus de me faire inviter de si agréable manière par une personne de votre qualité!... Oui, tenter la chance, simplement, si vous préfèrez, la Fortune au sens très large du terme, comme on dit à celle dont je vous entretiens céans, point les espèces sonnantes et trébuchantes, la chance elle-même, celle de chacun, celle dont jusques ici vous n'avez en rien manqué! Je vous fais rire, Monsieur? Vous m'en voyez enchanté à tout à votre service! Eh bien, c'est entendu, nous jouons ici votre Fortune! Choisissez donc, Monsieur, je vous en prie! Pile, dites-vous? A merveille, je lance!... Ah, face, Monsieur, vous avez perdu. J'en suis navré, Monsieur. Mais ne nous attristons point pour si peu, Monsieur, comme je vous disais, je suis la Fortune!... Assurément, Monsieur, vous avez entièrement raison! A la bonne heure, il est heureux de vous entendre vous esbaudir vous-mêmes de cette aventure! Tenez, voici ce dîner enchanteur achevé: que diriez-vous de passer sur votre balcon pour le prolonger comme il se doit d'un verre de cognac?... (Ils se lèvent de table, celle-ci est débarrassée, prennent chacun un verre et sortent sur le balcon) Ce balcon est délicieux! Vrai, vous êtes chanceux de disposer d'une telle demeure! Le rebord en est assez bas: asseyons-nous, voulez-vous ? — À quoi je songe en ce moment, demandez-vous? Oh, rien de bien édifiant! Je songeais à ce jeu de pile ou face! C'est que je cherche où trouver une probabilité si parfaite d'une chance sur deux à vous voyez bien que ce n'est point une question attrayante... Si, vous trouvez? A votre aise!... Et à quelle solution j'étais parvenu, demandez-vous? Oh, Monsieur, vous allez rire: je réfléchissais que la pièce tombait et — mais vraiment, vous me traiterez en esprit fantasque — je me disais que si vous et moi nous battions, il y aurait une chance sur deux que vous perdissiez et inversement! Le rapport avec la chute, me demandez-vous? Eh, Monsieur, comment perdriez-vous autrement? Voyez-vous ici quelque arme dont nous pussions ici faire usage? C'est que je me garderais soigneusement d'oser prétendre gâter en quelque manière votre salle à manger par quelque violence en pervertissant un de ses objets raffinés pour en user contre son propriétaire! Voyez-vous cela! Un hôte, se conduire avec une telle barbarie chez un hôte! Non certes, Monsieur, je n'en ferais rien! Alors vous conviendrez avec moi que pour le cas où nous en viendrions aux mains, il y aurait bien une chance sur deux pour que vous tombiez de mon fait! Or, Monsieur, vous avez perdu, tantôt, n'est-ce pas? N'est-ce donc point que la Fortune a voulu que vous perdiez? Et n'avions-nous pas posé comme enjeu votre Fortune elle-même? Or, Monsieur, quelle plus grande infortune que de déchoir? Quelle plus grande infortune que de mourir, que de ne plus pouvoir goûter de ces plaisirs dont nous parlions tout à l'heure ? Je vous crois bien, Monsieur, c'est ce qu'il y a de pire! Mais après tout, Monsieur, qu'importe? Je vous l'ai dit, je suis la Fortune! Alors, il faut plier, nécessairement, n'est-ce pas?... Je suis enchanté de vous entendre me l'accorder! Eh bien, Monsieur, tout est dit: vous avez perdu et je suis la Fortune! (Il pivote et saisit le notable au collet, qu'il commence à faire basculer doucement par dessus le balcon) Quoi, Monsieur, vous avez l'air tout à fait ébaubi, soudain. Quel objet peut à ce point émouvoir vos esprits? (L'autre, tout en se sentant basculer, ne se peut pourtant défendre) Mais quelle terreur sur votre visage, Monsieur! J'aurais cru que vous feriez montre de davantage d'élégance! Et ne m'envisagez pas d'un regard si plein d'étonnement: ne vous-ai-je point dit que je suis la Fortune? Adieu, Monsieur, vous avez perdu. (Il le léche enfin, le notable va choir en contrebas, sur les marches de l'escalier, où il se brise la nuque)
Ah, Monsieur, vous faites un bien piètre imitateur d'Astyanax! Je vous plains, Monsieur. Lui du moins fit de sa chute un envol vers la gloire! Quant à vous... Non, à vrai dire, je ne vous plains pas. Après tout, je suis la Fortune, et l'on la surnomme bien « indifférente fileuse »! Mais je rends grâce à votre cognac. (Il tient son verre bien en main, le chauffe, lui imprime un léger mouvement de rotation, le porte à son nez, hume) Quelle extase, Monsieur! Vous ne savez pas ce que vous avez perdu! (Il repose le verre encore presque plein sur le rebord du balcon et reste assis quelques secondes en souriant. Puis il se lève avec satisfaction, tout souplement. Il rit.) Oui, je suis la Fortune!
(Il disparaît.)


Dernière modification le Jeudi 17 Juin 2010


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